On le sait, le vêtement s’est toujours offert au regard comme objet de lecture (signe distinctif de la classe sociale, symbole de revendication politique, etc.), mais la littérature ne servit jamais à parer le corps de qui que ce soit, celle-ci ne remplissant que très mal les fonctions pratiques du vêtement. Cela n’a pas empêché American Apparel d’orchestrer le voisinage des recueils de poésie de Rupi Kaur avec des pantalons déchirés, des vestes en denim et d’autres vêtements dont nous nous demandons, à nos heures les plus philosophiques, s’ils ont déjà trouvé un corps qu’ils puissent envelopper sans le couvrir de ridicule. Si la façon de s’habiller constitue une manière de dire qui l’on est, rien de plus normal pour AA que de multiplier les moyens d’expression de la subjectivité de ses clients. Subjectivité prête-à-porter diraient les pédants, qui pour une fois ont raison.
D’objets littéraires, les livres de Rupi Kaur deviennent l’énième accessoire d’une panoplie qui recouvre non pas le corps, mais la personnalité, la marque se rapportant moins à des propriétés physiques caractérisant le produit qu’à un récit ; je ne sais rien du confort, de l’imperméabilité, de la résilience d’un chandail bleu, mais que Dieu ait ma tête si l’homme qui porte ce chandail bleu, dans cette publicité, n’a pas l’air du plus heureux gaillard, à qui l’on vient d’annoncer une promotion et la découverte du remède à tous les cancers, excepté celui de sa belle-mère, qui toujours s’est mise en travers du bonheur de sa famille, voire de tout bonheur humain. Tous nos malheurs viennent de ce que nous n’avons pas ce chandail bleu. Sitôt que la publicité substitue à la concrétude du produit l’abstraction d’un lifestyle, les juxtapositions commerciales, aussi incongrues soient-elles, ne devraient plus nous étonner. C’est le storytelling,vieil outil dérobé aux conteurs par les marketeurs.

La marque étend son domaine au-delà du corps. On peut donc habiller son esprit chez AA, et montrer à tout le monde qu’il est possible d’allier style et intelligence, mode et substance, et même, osons-le, corps et âme. Mais prétendre cela, c’est peut-être mal connaître le poème kaurien. D’une simplicité absolue, il est à la poésie ce que la marche sur le catwalk est au 110 m haies. Peut-être pas. La marche du mannequin a le mérite d’être technique et travaillée ; je rectifie. Le poème kaurien est à la poésie ce que la moustache de votre bibliothécaire est au 110 m haies : il existe dans un rapport d’indépendance totale vis-à-vis d’elle (nous communiquons nos excuses aux bibliothécaires moustachus qui filent sur le tartan lorsqu’ils ne traînent pas entre les allées).
Le vêtement peut contraindre. Étriqué, il empêche la vivacité des grands gestes. On est à l’étroit dans un poème kaurien. L’esprit peut néanmoins y être confortable, mais qu’on ne lui demande pas de bondir, ou de prendre trop d’expansion ; il se libérerait du texte en le déchirant.
On nous rétorquera peut-être que le message transmis par ces poèmes (les intoxiqués de littérature, les quêteurs d’absolu et les entichés d’indicible viennent peut-être de mourir d’une rupture d’anévrysme) est louable, qu’il devrait même connaître une diffusion encore plus large. Rien n’est plus vrai, mais nous nous étonnons de ce que les lecteurs de Kaur, devant l’admirable simplicité de ses textes, ne préfèrent pas économiser 16,56 $ en écrivant leurs propres poèmes empreints de bons sentiments. C’est peut-être trop leur demander. Au cas où un joyau comme :
i do not need the kind of love
that is draining
i want someone
who energizes me
– rupi kaur
ne soit pas à la portée de tous les orfèvres du verbe, qu’on nous permette une suggestion : pratiquer des coupures dans des textes en prose. Si l’effet voulu n’est toujours pas atteint, faute d’un jugement impeccable pour la versification, nous recommandons de couper selon l’échelle suivante : 4 mots/8 mots/3 mots/3 mots. À titre d’exemple :
si l’effet voulu n’est
toujours pas atteint faute d’un jugement impeccable
pour la versification
nous recommandons de couper
Lorsque vous prendrez confiance, n’hésitez pas à varier la taille de chaque segment.
Mais quel enseignement la grande poétesse dispense-t-elle à ses ouailles ? Pas de quoi recadrer un pervers narcissique masculiniste à trois neurones. Alors même que c’est au message que l’on attache la valeur du texte, on n’apprend pas grand-chose dans les textes de Kaur. Mieux vaudrait lire un essai féministe. Mais ce serait un effort excessif. Imaginez AA qui leste ses vêtements de kilogrammes par dizaine (quel effort que de paraître !). Ce serait beaucoup trop. La poésie est donc préférable à l’essai. Par son extraordinaire pouvoir de condensation, elle comprimerait en quelques vers des chapitres entiers de théorie. Mais on a beau chercher, on ne trouve pas. Rien entre les lignes. Rien dans les lignes ! Nous avons interrogé une kaurienne sur les textes qui lui sont chers ; à peine avait-elle terminé sa première phrase qu’il ne lui restait plus grand-chose à dire. Phénoménale synthèse. Un rôt bien placé est peut-être plus significatif que cela. Le silence l’est assurément.
Peut-être faut-il voir dans la valeur largement reconnue à ces textes le signe d’une trop grande rareté des discours d’empowerment, qui font l’essence du texte kaurien. Si Mélanie trouve Rupi Kaur excellente, c’est peut-être parce qu’elle n’a pas eu l’occasion de côtoyer des avis plus informés sur la pâture relationnelle que l’écrivaine sert assez chichement. Mélanie aurait été habituée à la frugalité ; qu’on la resserve. Pour les amateurs de musique : laissez une guitare dans un monde d’amputés ; tous trouveront du génie musical à celui qui en grattera les cordes avec ses dents. L’effet n’est pas le même quand on a déjà entendu des guitaristes.
Comme nous sommes mauvaise langue ! C’est beaucoup d’aigreur dans un si petit billet. Qu’on lise Rupi Kaur si cela nous chante ! Tant mieux si les cœurs y trouvent un baume et les cerveaux un tonique, mais qu’on ne me dit pas qu’il s’agit de poésie. Nous avons des idées sur la poésie. Enfin, nous ne savons pas exactement ce qu’elle est. Nous la soupçonnons même de ne plus exister. Mais enfin. Soutenir que le texte kaurien est un poème, c’est surtout donner la preuve qu’on a beaucoup d’opinions et peu de lectures. Comme écrivait un célèbre endeuillé : le poème réunit les signes de la poésie sans être la poésie elle-même. Cette poésie est toujours engagée, jamais langagière. Disons même qu’elle est autant de la poésie que la Trahison des images est une pipe. Mais pour faire croire à son identité avec ce dont il est l’image, il s’écrie une phrase : « Je suis un poème ! », dont les mots sont : la versification et l’accumulation de figures de style galvaudées. Mais qui peut être dupe de cette usurpation, de ces trois lignes de prose superposées dans un trench-coat, qui essaient d’entrer dans le salon de la poésie ? Excusez-moi, mais nous n’admettons ici que la poésie. Penauds, nos trois petits bouts de phrase font demi-tour et sortent, bringuebalants, en tâchant de ne pas s’effondrer.
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