Changez à jamais le regard que vous portez sur l’avocat ; allez visiter Moore et O’keeffe au MBAM. Lorsque vous y serez, ne manquez pas de témérité, lisez les cartels, qui sont le véritable chef-d’œuvre de l’exposition. Par contagion, peut-être en ressortirez-vous avec la même capacité d’étonnement devant la banalité que l’impressionnable auteur de ces petits textes auxiliaires, appendices des œuvres, vers lesquels on se tourne pour chauffer notre intelligence quand l’œuvre laisse froide notre sensibilité. Soyez gourmand, faites bonne chère, approchez-vous d’une toile intitulée « avocats ». Que voyez-vous ? Deux avocats ? Vous êtes idiot. Il fallait plutôt voir O’keeffe se « concentre [r] sur l’aspect rond et lisse des fruits, explorant les nuances de couleur et la profondeur au moyen de tonalités variées, ainsi que la proximité de deux formes qui semblent s’unir ». Lisez assez de cartels ; vous transfigurerez le monde. Enfin l’étalagiste de votre fruiterie de quartier verra sa qualité d’artiste reconnue. Vous le verrez, un matin, chassant les mouches d’une main, couvrant un bâillement de l’autre, et vous comprendrez qu’il se concentre sur la multiplicité de la banane, sur la tridimensionnalité du fruit en le superposant sur lui-même de sorte que l’étagement suive, dans un mouvement chromatique qui passe du vert au jaune, la maturation, évoquant par-là l’inexorable passage du temps. L’artiste est un étalagiste pour qui on écrit des cartels.

Ce sera l’occasion de se livrer à l’archaïque face-à-face avec une image sur laquelle le regard, pour dédommager l’allègement de votre bourse, persiste plus que de coutume en se refusant la grâce de se libérer, pour creuser toujours plus profondément son ennui dans une image qui rompt la promesse d’envoûtement esthétique faite par toute exposition. Halte à la goinfrerie de l’iconophage, exigez de lui qu’il découpe minutieusement l’image, qu’il la mastique, qu’il la déguste quitte à se pincer le nez, et qu’il l’avale avant de passer à la prochaine.
On est jeune, on est naïf, on voit la vie à travers un rayon de soleil. Puis, un mardi, on en a assez de l’optimisme, on quitte le bitume de New York pour le désert du Nouveau-Mexique, et on se met à regarder la vie à travers des os de renard ; on est Georgia O’keeffe. Cette femme a connu l’invention du téléphone, de la bombe atomique et du biscuit chinois. À sa naissance, sillonner le ciel relevait du fantasme ; à sa mort, on avait joué au golf sur la Lune. Elle a vu le siècle, allez la voir.
Malgré la fulgurante hypertrophie de l’organe technologique humain, elle fit preuve d’une indéfectible fidélité à la nature. Elle n’est que fleur : des iris, des cannas, des roses, des lys, des coquelicots, des tournesols, et, pourquoi pas, des petits-prêcheurs. Les allergiques en ressortiront congestionnés, les amoureux comblés, les fleuristes redevables et les pervers botanistes. Il ne faut pas s’étonner de cette dernière transformation. Le commun a coutume de voir, dans les fleurs d’O’keeffe, l’heureuse rencontre d’une gynécologue et d’une fleuriste. L’artiste, qui jamais ne voulut appeler un chat un chat, a toujours nié ces interprétations. En orchestrant le voisinage d’O’keeffe et de Moore, Feldman, qui n’aime ni les félins ni les tautologies, fait un pari divisionniste : la juxtaposition de ces œuvres appellerait à une nouvelle interprétation. Nous sommes d’avis que même dans un coffret de coutellerie un spéculum reste un spéculum. À vous d’en juger. Henry Danowski, le petit-fils de Moore, avoue, quant à lui, qu’il n’est ni très loquace ni fin observateur : « Je vois des choses que je n’avais pas vues avant ». Il est poète.

C’est à Anita Feldman qu’on doit cette exposition. Feldman connaissait tout Moore, elle l’avait épuisé, il lui en fallait davantage. Elle s’est mise à le chercher partout, ne le trouva nulle part, le pleura longtemps avant de le croiser, par hasard, au Nouveau-Mexique. Elle le reconnut caché dans les toiles d’O’keeffe. C’est un timide, qui aime les ossements. Sur une toile, le désert. Qu’y voit-on ? Un inselberg, une tumeur tellurique qui lance ses pics hypertrophiés vers le ciel ? Non. C’est un os repêché dans un ragoût de bœuf. La ressemblance est bluffante. Moore nous apprend que Dieu ne laisse pas son assiette vide. Il a fait le carnivore dans les Pyrénées, les alpes, les rocheuses, l’Himalaya, a mangé sur le pouce dans quelques déserts. Mais où sont ses légumes ?
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