Peu de peuples montrent une compréhension aussi poussée des arcanes de la mode que celui du Honduras. Blasés par l’inexorable facilité de toute entreprise vestimentaire, par leur génie du patron, par leur virtuosité au ciseau, ils durent se proposer une avenue nouvelle qui est celle de ne plus se limiter à vêtir le Hondurien. Lassés d’habiller l’humain, ils habillent désormais la poule. Et ils y réussissent ! Tatumbla, petite ville qui n’est que volaille élégante et poulaillers sélects, organise un concours de mode où le poulet est habillé sur mesure. Les cuisiniers ne se pardonnent pas leur étroitesse d’esprit, ils enragent de n’avoir pas pensé que la « présentation » pouvait venir avant l’assiette ; c’est le génie du fermier. Ou sa pudeur ; on ne tolère pas toujours la nudité de ce que l’on mange. Quoi qu’il en soit, les esthètes ne dégusteront plus que des gallinacés habillés par des designers, le vulgaire se contentant de la poule nue.
Ainsi, à Tatumbla, on habille le poulet, et à Montréal, les femmes se déshabillaient, mais artistiquement, professionnellement. C’est ce que nous rappelle Lili St-Cyr, comédie musicale mettant en scène la fameuse reine du strip-tease dans les années 1940. Elle danse, elle chante, elle brille, et comme le soleil donne sa lumière à la lune, elle prête la sienne aux appareils photo que tant de dangereux paparazzis (le danger que présente les paparazzis est universellement connu, et décrié : ils maintiennent les malades loin de la gloire ; c’est à cause d’eux qu’il n’y a pas de célébrités épileptiques, elles risquent de se faire assassiner sur le tapis rouge, comme ce fut le cas pour cette pauvre chanteuse ; nulle mort ne fut plus minutieusement captée que la sienne) dont les innombrables flashs ne sont que la captation instantanée de son éclat. La blancheur parfaite existe, elle n’est pas qu’une longueur d’onde abstraite ; il y en a trente-deux exemplaires, tous dans la bouche de cette femme. Sainte-Catherine gravite autour d’elle, elle obsède la nuit.
La pièce est signée Melissa Cardona, qui partage, à quelques syllabes près, son nom avec un plat italien qui réunit le quatuor des œufs, du jambon, du fromage et des pâtes. Oui, il est possible d’être italien sans sauce tomate. En tout cas, c’est ce que m’affirme à grand renfort de gesticulations l’Italien qui taille ma moustache. Il va jusqu’à dire que la tomate n’est pas essentiellement italienne (!) et que l’italianité véritable se trouve plutôt dans la gousse d’ail et l’huile d’olive.
Et son écriture, et ses chansons ? Melissa Cardona est une ennemie du hiatus, une adversaire de l’interruption, une farouche opposante de tout ce qui n’est pas continu (le pizzicato, les mandats présidentiels et le sourire des édentés). En un mot, elle tolère mal l’entrelacs des rimes ; si l’on chante bla, il faut poursuivre en bla avant de passer au blou, qui ne saurait être suivi immédiatement par un bli sans son blou préalable. La strophe devient carcérale ; le vers ne peut s’y promener, et il doit en tout temps être attaché à son codétenu. C’est toute une ontologie de la dyade qui affleure ; on m’a révélé que Melissa Cardona mange ses kit kat par paire de bâtonnets. Elle écrit moins vite qu’elle ne nage car elle a les doigts palmés.
Tout s’efface, tout s’oublie : les noms, les clés, les visages, les mots de passe, le sens dans lequel les vis doivent être vissées, même les premières fois. Qu’avez-vous oublié, là, maintenant ? Difficile de répondre. On peut l’avoir sur le bout de la langue. Cela picote. Est-ce un cheveu ? Sont-ce les trois mots de Français qui sont masculins au singulier, mais féminins au pluriel ? Non, ce n’est ni un cheveu ni amour, ni délice ni orgue. Ah ! Ce sont les chansons de Lili St-Cyr, voilà ce que peuvent retenir nos tamis traversés par le temps.
Comment oublier ces paroles :
Il est tard
Assise au bar
Fourrure de renard
Elles rassurent beaucoup. Dans un monde où on ne sait plus donner de la tête, où les choses vont si vite, où on habille les poules et où on nie l’italianité de la tomate, il est consolant de voir que les chansons riment encore. C’est une écriture de la compassion. Faites pour celles et ceux qui ont peur de l’abandon, qui seront apaisés de voir la rime revenir immanquablement vers eux (un ami m’a confié avoir eu des sueurs froides dès que le « assise » fut prononcé, attendant anxieusement le retour d’une rime en « ar », alors quand il entendit le « au », qui n’est pas une rime en « ar », il s’est dit que ça y était, qu’on allait faire des folies, peut-être même glisser un roman entre ces deux rimes plates).
On rit beaucoup dans cette pièce. Le public est sensible à cet humour aux gros sabots. Les gags sont à l’image des cabarets dans lesquels l’intrigue déroule son fil : annoncés par des enseignes immenses et aveuglantes. On regrette un peu les facilités d’un comique qui eut gagné à imiter les danseuses : subtil, suggestif, ne se livrant pas dans son immédiate nudité. Mais Roger Larue est drôle. C’est un possédé dont l’exorcisme nécessiterait l’intervention de toute une troupe de prêtres impassibles comme les statues de l’île de Pâques. Mille personnages bouffons se disputent ce corps pour lui faire dire leurs bêtises.
On me rapporte que plusieurs personnes ont dit à l’autrice : « Je n’aime pas le théâtre musical habituellement, mais j’ai aimé votre spectacle ». Mais qu’en ont pensé les initiés, ceux qui aiment le théâtre musical habituellement ? La loi de la symétrie suggère une réponse.
Relatant son initiation à l’écriture, avoue : « C’est que je suis une fille qui aime les mots, et ce depuis assez tôt dans ma vie ». Mais les mots l’aiment-ils en retour ? Le renard et sa fourrure prouvent qu’ils font des amants difficiles. Jeune, elle trouvait « qu’il y avait vraiment quelque chose dans les mots ». Il faut faire très attention au quelque chose dans les mots, et si vos mots ont un quelque chose dedans, consultez vite un lexicographe ou quelqu’un qui ne vous aime pas pour vous assurer que ce quelque chose n’est pas blessant comme un affront ou fâcheux comme le mirage du talent. En tout cas, il est regrettable de penser que ce quelque chose qui était tellement dans les mots ne fut pas un parapluie, ce qui eut été bien utile à Melissa Cardona qui avoue avoir été « cette étudiante torturée à écrire sous la pluie ».
Elle travaille présentement sur un spectacle pour lequel elle n’a pas écrit les chansons. C’est une forme d’hommage à Serge Lama. Nous ne sommes pas Lamaïsant, nous ne savons pas si Serge Lama chante des mots dans lesquels il y a quelque chose, mais ce spectacle s’annonce d’une grande qualité musicale.
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